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INSTITUT
DE FRANCE
Académie des Beaux-Arts |
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Elected Member on december 13een, 2000 at the seat
of Marcel Landowski.
Received december 12th, 2001 by Jean CARDOT, sculptor.
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Sword
designed by Jean Cardot |
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Arnaud
d'Hauterives - Jean Cardot - Pierre Cardin
Laurent Petitgirard - Roman Polanski |
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Discours de Jean CARDOT
Monsieur,
D'ordinaire, nous nous tutoyons. Je dirai même que ce tutoiement est
tout empreint de tendresse. Un lien très subtil me lie à toi, à ton
art. Aussi, quand tu m'as demandé de concevoir ton épée,
le plaisir fut partagé. Là-dessus, tu as souhaité que
je te reçoive au sein de notre Compagnie. Et là encore, je
n'ai pas su te dire non. Tu l'auras donc voulu ainsi que le veut l'usage,
j'abandonne le tutoiement au profit du voussoiement.
Monsieur,
Serez-vous étonné si je vous déclare d'entrée
de jeu qu'il n'est pas simple de parler de vous, ?
A peine croit-on vous saisir d'un côté que vous nous échappez
par un autre. C'est pourquoi, avant d'en venir à votre œuvre,
laissez-moi esquisser votre portrait.
Peut-on dire que vous êtes un enfant de la balle ? Non, bien évidemment.
Et pourtant, vous voici le fils de Lina Kremska, qui travaille chez Deutsche
Gramophon, avant de devenir antiquaire et du pianiste, Serge Petitgirard, élève
d'Alfred Cortot et d'Yves Nat. Sans compter votre propre frère, Alain
Kremski, compositeur et pianiste de dix ans votre aîné, qui
a pris pour pseudonyme le nom de votre mère et obtenu en 1962 le Premier
Grand Prix de Rome.
Quant à votre père, à qui Alfred Cortot confia dès
1935 une classe de piano qu'il gardera jusqu'à sa mort en 1990, il
vous met au piano à l'âge de trois ans.
Vous vous plaisez à évoquer cette époque bénie
où, quand vous aviez commis une bêtise, votre père vous
enfermait en guise de punition, dans une pièce sans lumière
et proche de celle où il travaillait son piano. La musique qui s'en élevait
vous enchantait à tel point que vous auriez inventé je ne sais
quelle sottise pour être puni de nouveau et pour pouvoir écouter
votre père dans le noir.
Et que dire du moment où votre père se mettait au piano et
jouait à votre intention la Berceuse de Chopin pour vous aider à vous
endormir ? Devenu adulte, vous n'avez jamais voulu jouer cette Berceuse pour
ne pas détruire un grand mystère d'enfance… C'est à de
tels "petits faits vrais" que se révèle un être
et que s'explique la tendresse que je vous porte.
À dix ans, vos parents divorcent : par la force des choses, vous êtes éloigné de
votre père. C'est votre frère Alain qui prendra le relais, vous
offrant l'enseignement musical que vous dispensait jusqu'alors votre père.
Alain exerce sur vous une grande influence. Sans doute impressionné par
la précocité de vos dons, il vous ouvre la porte de Darius
Milhaud, à qui, ne doutant de rien, vous apportez vos premières œuvres.
Vous avez alors onze ans. Milhaud vous appelle "Mon cher Confrère" … ce
qui vous impressionne beaucoup.
Ce n'est pas tout. Vous suivez Alain dans la classe de direction d'orchestre
qu'assure Louis Forestier. Le travail auquel vous assistez vous fascine.
Deux ans plus tard, en 1962, Alain Kremski reçoit le Premier Grand
Prix de Rome. L'usage voulait que l'œuvre primée fût jouée
sous la Coupole, ici même. Vous êtes aux côtés de
votre mère, et, du haut de vos douze ans, vous vous écriez
: "Moi aussi, plus tard, je serai à la place de mon frère."
Prédiction en partie déjouée par le sort : Le Concours
de Rome sera en effet supprimé en 1968. Vous voilà donc privé de
suivre les traces de votre grand frère…
Ce que vous n'aviez pas prévu, c'est que vous siègeriez un
jour parmi nous! A ce propos, ne partagez-vous pas avec moi l'idée
que nous savons tous obscurément, dès l'enfance, ce pour quoi
nous sommes fait, à défaut de savoir comment nous nous y prendrons?
Mais je ne voudrais pas aller trop vite. Sachez qu'il m'est fort agréable
de cheminer en votre compagnie.
En 1963, se dessine ou s'affirme, comme il vous plaira, un trait de votre
caractère.
Un esprit chagrin pourrait le qualifier de boulimie; je préfère
dire qu'il s'agit d'un formidable appétit de vivre. Vous êtes
au lycée Buffon. Sans doute l'enseignement commence-t-il à vous
insupporter. Toujours est-il que vous créez un orchestre d'élèves
que vous dirigez, comme il se doit, et que vous alimentez d'œuvres de
votre composition.
Mais ce n'est pas tout: outre l'orchestre, sa direction et la composition
musicale, vous fondez avec l'un de vos amis le journal des quatrièmes,
Baratin Soir, dans les colonnes duquel vous écrivez vous-même
la critique de vos propres concerts...
L'été 1965 vous trouve à la Villa Médicis, où séjourne
votre frère. Une fois encore, vous n'en faites qu'à votre tête.
Balthus souhaite faire de vous une esquisse. Vous vous y refusez, préférant
composer Trois Préludes pour orchestre. Laissez-moi vous le dire,
en vous dérobant au souhait de Balthus, quelle belle pochette de disque
vous avez raté !
Mais peut-être ceci explique-t-il cela : vous séjourniez dans
une chambre sur les murs de laquelle Claude Debussy avait écrit : "Ah,
ce qu'on s'emmerde ici!"…
En somme, seule vous intéresse la composition, et votre frère
vous incite à aller vers des œuvres plus ambitieuses.
Il dirigera la première d'entre elles, modestement intitulée "Monument
pour un Do dièse", avec l'Orchestre de la Radio de Nice.
Au baccalauréat, c'est un comble, vous récoltez un zéro
en musique.
L'affaire mérite une explication. Devant l'examinateur, vous jouez
au piano une réduction, faite par vous, des Roses d'Ispahan de Gabriel
Fauré. Votre examinateur vous ayant écouté avec beaucoup
d'attention, vous demande tout à trac : "Est-ce que vous vous
appelez Richter ?" Sur un signe de dénégation de votre
part, il ajoute "Non ? Alors, je ne peux pas vous donner 20. Vous aurez
donc 19." Les choses auraient pu en rester là. Mais vous vous
insurgez : "Dîtes plutôt que l'absolu en art n'existe pas,
ce qui me vaudrait 16 ou 17 par exemple." Au tour de l'examinateur de
le prendre de haut "Et pourquoi pas zéro ?" demande-t-il.
Votre réponse sera définitive "Venant d'un con comme vous,
un zéro serait un honneur."
Ce zéro aura une incidence sur votre vie. Votre mère souhaitait
vous inscrire à Sciences-Po. C'eût été possible
si vous aviez eu la mention bien. Ce zéro vous fait passer au-dessous
de la barre fatidique : Adieu Sciences-Po ! Adieu le rêve que formait
pour vous votre mère ! Adieu les longues études !
Vous louez un petit studio et vous gagnez votre vie en réalisant des
orchestrations, notamment pour Georges Moustaki et Enrico Macias.
Vous goûtez au jazz, ce dont témoignent plusieurs enregistrements,
et commencez à écrire pour le cinéma. Il me semble que
les films dont vous avez composé la musique ont dépassé le
nombre de cent trente.
Ainsi la musique de film aura-t-elle constitué vos humanités,
merveilleuse et exigeante école pour qui veut maîtriser le difficile
art de l'orchestration.
Grâce à Georges Beaume, qui deviendra votre agent et votre ami
vous aurez l'occasion de collaborer avec Jean Larriaga, Bernard Queysannes,
Jean-Claude Brialy, Michel Boisrond, Claude Confortès, Peter Kassovitz,
Francis Girod, et bien d'autres encore… jusqu'à notre président
Pierre Schœndœrffer, dont vous écrivez actuellement la musique
du prochain film.
A cet égard, votre rencontre avec Otto Preminger s'avèrera
déterminante. Vous avez alors vingt-trois ans, et Philippe Bouvard
a l'excellente idée de vous engager en qualité de pianiste
dans son émission "Samedi Soir". C'est sur le plateau de
cette émission qu'Otto Preminger vous écoute, vous remarque
- vous parlez parfaitement l'anglais et l'allemand - et vous engage à écrire
la musique de son film "Rosebud" ou Jouent Peter O'Tool, Claude
Dauphin et Raf Vallone.
Au cours de ce tournage, vous faites la connaissance de Dorothée Nonn,
que vous épousez et qui vous donnera un fils, Tristan, lequel deviendra à son
tour auteur et comédien. Je ne serais pas étonné si
l'admiration que vous vous portez l'un à l'autre ne vous poussait à produire
une œuvre en commun.
Bref, au nom d'une musique à laquelle vous voulez prendre plaisir,
un plaisir que vous souhaitez partager avec le public, vous entrez en guerre
contre l'intolérance des milieux d'avant-garde de l'époque.
Ce qui amènera le critique Pierre Jullien à écrire : "En
un temps (cela se passe en 1975) où l'électro-acoustique fait
force de loi dans les milieux musicaux et où toute création
ne se conçoit qu'avec force bandes magnétiques et synthétiseurs
de toute espèce, le premier concert d'un jeune compositeur chef d'orchestre
qui refuse de braire avec les ânes de service constitue un événement
qui, en aucun cas, ne peut passer inaperçu."
A partir de là, je vous avoue que j'ai peine à vous suivre.
Oratorios, quintettes, sonates, se succèdent, entremêlés
de concerts de musique de chambre, de créations à la salle
Gaveau ou à la salle Pleyel - quand Marcel Landowski ne vous demande
pas de repenser l'orchestration de La Vie parisienne qui doit être
présentée lors de la réouverture du Théâtre
du Châtelet en 1980.
C'est à cette occasion que vous faites vos débuts comme chef
dans un grand théâtre parisien. Cette nouvelle carrière
vous amènera peu à peu à ne plus vous produire sur scène
en qualité de pianiste, activité que vous n'exerciez essentiellement
que pour défendre votre musique.
La même année, vous fondez à l'Ecole Normale de Musique
de Paris la première classe de composition consacrée à l'audiovisuel,
classe que vous animerez jusqu'en 1986. Vous demanderez alors à Antoine
Duhamel de vous succéder.
Après avoir confié vos premières œuvres aux Editions
Mario Bois, vous intégrez en 1984, à la demande de Jean-Manuel
de Scarano, les Editions Durand qui ont depuis publié toute votre
musique.
Il me faudrait aussi parler du festival que vous dirigez au château
de Lascours en 1984 et auquel vous associez vos trois grands amis Jean-Philippe
Collard, Augustin Dumay et Frédéric Lodéon.
Comment ne pas rappeler que c'est à Lascours que la chère Sonia
Petrovna, qui fut l'inoubliable interprète du Ludwig de Visconti,
créa en compagnie de Frédéric Lodéon, Hamelin,
pour violoncelle et récitant, avant de devenir votre épouse.
Il me faudrait rappeler qu'à la demande d'Eric Boissonnas vous créez,
parallèlement au "Bain de Musique de Flaine" qu'animait
votre père, le Festival de Musique, que vous dirigerez jusqu'en 1997.
Il me faudrait insister sur votre rencontre avec la famille Boissonnas, puisqu'elle
aboutira en 1988 à la création d'un orchestre symphonique qui
deviendra, fin 1989, l'Orchestre Symphonique Français. Je voudrais
rendre hommage à l'étonnant mécénat d'Eric, Sylvie
et Jacques Boissonnas, qui, ne mesurant ni leur temps ni leur engagement,
vous ont aidé à réaliser plusieurs de vos rêves
les plus chers.
Parlons un instant de cet Orchestre Symphonique Français.
La moyenne d'âge des musiciens était d'environ vingt-cinq ans.
En huit années d'existence, l'Orchestre Symphonique Français
jouera soixante-dix œuvres contemporaines, dont trente-cinq créations
et vingt commandes à des compositeurs aux esthétiques fort
différentes.
Pareille réussite allait déranger beaucoup de gens, ce d'autant
plus que le prix des places était fixé à 50 francs et
que vous jouiez à guichets fermés. Un décret réduisant
la marge de manœuvre des sponsors liés à l'industrie pharmaceutique
mettra bon ordre à cette affaire en restreignant leur liberté de
soutenir ce type d'événement.
Quel dommage ! Quelle tristesse! Je tiens que cet orchestre avait apporté un
vent de fraîcheur qui manque cruellement aujourd'hui.
Certains de ses concerts et de ses enregistrements restent dans la mémoire
des spectateurs de la Salle Pleyel, je pense notamment à la première
mondiale de l'orchestration de Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel, réalisée
par notre confrère Marius Constant et à la saisissante version
de Jeanne d'Arc au Bûcher de Paul Claudel et Arthur Honegger, avec
Michaël Lonsdale et Sonia Petrovna.
Heureusement, une importante discographie atteste du dynamisme exceptionnel
de cette formation qui reste une expérience unique dans la vie musicale
de notre pays.
Commence alors pour vous une grande carrière internationale.
Vous dirigez tour à tour les orchestres de la Thonhalle de Zürich,
de la Fenice de Venise, le Bamberger Philharmoniker, les orchestres de la
BBC, de Salt Lake City, de Séoul, jusqu'à l'Orchestre National
de France la semaine dernière.Sans parler de l'Orchestre Philharmonique
de Monte-Carlo, votre partenaire privilégié, avec lequel vous
avez enregistré pour le disque et pour la télévision
plusieurs de vos œuvres.
Vous le voyez, je cours derrière vous, je m'essouffle, et je vous
regarde, non sans quelque envie, voyager, écrire, jouer, diriger dans
une sorte de joie de vivre, de plaisir partagé.
Plaisir partagé ! Telle était déjà la devise
de l'Orchestre Symphonique Français. Du reste, il suffit de pénétrer
dans votre maison pour découvrir à quel point vous aimez à vous
entourer de beaux objets. Votre mère, qui fut antiquaire, a laissé sur
vous son empreinte.
De nombreuses statuettes asiatiques disent assez votre goût pour cet
art divin, tout comme votre bonheur à recevoir vos amis autour d'une
table amoureusement dressée. La bonne chère, le bon vin, s'accompagnent
chez vous d'un rituel où jouent entre eux les reflets des cristaux,
de l'argenterie et de la porcelaine fine, dans une harmonie qui vous dépeint
tout entier.
Mais ce que j'admire avant tout, c'est votre grande générosité :
C'est elle qui vous pousse sans relâche à aider vos confrères.
C'est elle qui irradie votre relation avec les autres et rejaillit sur les
musiciens des orchestres que vous dirigez.
C'est elle enfin qui vous rend disponible et accessible, notamment aux jeunes
artistes que vous aidez avec obstination.
Vous êtes un homme si heureux, en apparence du moins, que j'en viens à me
demander ce que cela cache. Peut-être la clé de votre propre
mystère se trouve-t-elle dans votre opéra Joseph Merrick dit
Elephant Man. Le double, en effet, vous a toujours fasciné.
Eric Nonn, votre librettiste, vous a suggéré de vous intéresser à Joseph
Merrick, cet homme-éléphant de la fin du XIXe siècle
anglais.
Pourquoi cet intérêt pour le double? Vient-il de ce que vous êtes
du signe des gémeaux, ou bien de l'idée que vous vous formez
de la symétrie, qui en musique donne un grand sentiment de puissance,
même si elle montre vite des limites qu'il convient de bousculer. À moins
que cette idée du double ne se nourrisse de cet autre que chacun de
nous rêve de devenir, sinon d'être...
Toujours est-il que Joseph Merrick dit Elephant Man appartient à ce
petit nombre d'œuvres dont il est difficile de se déprendre,
une fois qu'on les connaît. S'y retrouvent, en effet, les thèmes
majeurs de notre époque, qu'il s'agisse de l'exclusion, de la maladie,
de la peur de l'autre, de la récupération mercantile du malheur...
Oui, vraiment, Joseph Merrick dit Elephant Man, qui a reçu le Prix
Musique de la SACD en 2001, est bien l'opéra que mérite ce
début de siècle.
Mais apparemment pas la France, puisque vous partez dans cinq jours pour
l'Opéra d'Etat de Prague, où vont commencer les répétitions.
Vous y retrouverez Daniel Mesguich, auquel vous avez confié la mise
en scène.
Ce qui me paraît particulièrement remarquable dans cet ouvrage
si fort et si personnel, c'est que sa richesse harmonique, son lyrisme sombre
et exalté, son orchestre puissant mais coloré, sa constante
vie rythmique (particulièrement mise en valeur par une percussion
inventive et animée) - rien de tout cet art savant que vous maniez
si bien ne vient s'interposer entre vous et l'auditeur, entre la force émotionnelle
de vos idées musicales et leur réception.
Vous savez conserver l'intelligence du texte (grâce à l'utilisation
d'une prosodie syllabique qui m'évoque Maurice Ravel), la fermeté du
dessin mélodique, une énergie rythmique sans cesse renouvelée.
Rien de confus chez vous - rien de facile non plus.
Vous voici sculpteur de formes musicales, travaillant de nombreuses fois
vos esquisses, non pour obscurcir, mais pour dégager, clarifier, rendre
toujours plus saisissante l'intensité de votre inspiration.
Du concerto pour violon, chœurs et orchestre, le Légendaire, écrit
en 1984 à l'intention d'Augustin Dumay, à celui pour violoncelle
,écrit dix ans plus tard pour Gary Hoffman et dédié à Marcel
Landowski, qui devait recevoir le Grand Prix Lycéen 2000 des Compositeurs,
en passant par le Fou d'Elsa, cycle dédié à Nathalie
Stutzmann de six mélodies sur des poèmes d'Aragon pour voix
d'alto et orchestre, on retrouve la même puissance dramatique, le même
lyrisme pénétrant, la même profusion harmonique.
Votre œuvre la plus noire, la plus pessimiste est, à mon sens
Euphonia, tiré d'une nouvelle fantastique d'Hector Berlioz, qui décrit
une ville musicale futuriste, Euphonia, dans laquelle un compositeur jaloux
va élaborer un piège musical pour faire disparaître la
femme qui l'a délaissé et ses amants.
Ce ballet symphonique, créé en juin 1988, procède en
effet d'un sombre climat d'où naîtront peut-être les brumes
du commissaire Maigret, l'année suivante…
Avant d'entreprendre le nouvel opéra que vous
avez en tête, vous venez d'achever un septuor, intitulé Le
plus ardent à vivre, première des trois œuvres
commandées dans le cadre de votre résidence
avec l'Orchestre et la Filature de Mulhouse.
Vous y exprimez, m'avez-vous dit, un désir de fluidité qui
sera également présent dans le concerto pour alto et orchestre
dont vous venez de commencer la composition.
Mais il me faut conclure, à supposer que ce soit possible.
Je dirai simplement ceci : il y a ce qui se comprend et il y a ce qui se
révèle. L'art en général, la musique en particulier
nous aident à établir une juste distinction entre ce qui procède
de l'intelligence et ce qui relève de l'intuition.
À ce propos, m'obsède une vérité qui semble n'avoir
plus cours aujourd'hui et que voici : autant la "connaissance" renvoie à l'amour
dans le monde biblique ; autant elle renvoie dans le monde gréco-romain à la
mathématique (puisque ce mot grec signifie justement "action de connaître").
Voilà qui est clair. La connaissance scientifique appartient à ce
qui se comprend, au lieu que l'amour, qu'il soit humain ou divin, résulte
de ce qui se révèle.
Vous me pardonnerez, Monsieur, d'évoquer ici la transcendance. Mais
c'est votre art qui m'y amène, que dis-je? qui m'y invite. Il passe
sur toutes vos entreprises un souffle bien rare. Vous éveillez en
nous notre silence le plus pur.
Permettez au sculpteur que je suis de citer Georges Braque, qui, dans Le
Jour et la Nuit, écrivait : "Le vase donne forme au vide, et
la musique au silence."
J'ajouterai que vous éveillez en nous ce qui ne demande qu'à vivre.
Et ce qui ne demande qu'à vivre, j'y insiste, c'est ce qui relève
de la révélation, c'est-à-dire de l'amour.
Jean Cardot
Hommage de Laurent PETITGIRARD à Marcel
LANDOWSKI
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Chers confrères,
Chers amis,
Marcel Landowski aurait certainement apprécié que son successeur
soit reçu par un grand sculpteur et je remercie de tout cœur
Jean Cardot pour ses propos chaleureux.
Dès son enfance, Marcel Landowski est impressionné par la puissance
de travail de son père, Paul Landowski, qu'il décrit ainsi
:
"C'est dans son atelier, en le voyant travailler douze heures par jour aux
grandes œuvres qu'il a sculptées et qu'il remettait vingt fois sur
le chantier, que j'ai, du moins je l'espère, appris la valeur du travail
et du vrai métier".
Marcel Landowski aura le privilège d'y passer de longs moments, et
l'on imagine sans peine l'influence qu'a pu avoir sur un jeune garçon à la
sensibilité exacerbée la vision de la gigantesque tête
de sept mètres de haut du Christ du Mont Corcovado que son père
sculptait pour la baie de Rio de Janeiro.
Sa mère, Amélie, femme d'une grande culture, lui donnera le
goût d'un univers secret, très dense et nourri de réflexion
intellectuelle.
Deux autres femmes, Nadine, sa sœur aînée, philosophe et
peintre et sa grand-mère, allaient avoir sur lui une influence prépondérante.
C'est à Lamaguère, le domaine de son grand-père Jean
Cruppi, ministre de la troisième République, situé devant
la chaîne des Pyrénées, au bord de la Garonne, que sa
grand-mère Louise va lui donner ses premiers cours de piano et de
solfège.
Il en gardera un souvenir mitigé, préférant le bruissement
des insectes dans le parc.
Sa grand-mère qui l'avait un jour surpris alors qu'il essayait d'arracher
les pattes d'une mouche qu'il avait attrapée, prononcera cette phrase
restée célèbre dans la famille : "Cet enfant sera
un monstre !".
C'est encore à Lamaguères que Marcel Landowski apercevra pour
la première fois Marguerite Long, amie de ses parents et grands-parents.
"Incontestablement, dira-t-il, cette femme passionnée, souvent cruelle,
m'a fasciné. C'est sans doute en grande partie à cause d'elle que
j'ai fait de la musique."
À peine âgé de dix ans, Marcel Landowski obtient de son père
la permission de prendre des leçons d'harmonie avec Gustave Bret, puis
avec Raoul Laparra, un élève de Massennet.
Tout en continuant ses études au Lycée Janson-de-Sailly, il
poursuit son travail musical et c'est tout naturellement à dix-huit
ans, après sa réussite au baccalauréat en 1933, que
son père l'autorise à se présenter au Conservatoire
Supérieur de Musique de Paris, où il est admis dans la classe
d'harmonie de Paul Fauchet.
Il y éprouve très rapidement une sensation d'étouffement
qui le pousse à se révolter, à quitter cette classe
sans y avoir reçu la moindre récompense et à se présenter
en classe de fugue et de composition, où il est admis en 1934.
Pierre Monteux dont il suivait à partir de 1937 les cours de direction
d'orchestre en dehors du conservatoire, avait programmé à la
Salle Pleyel deux chœurs écrits et dirigés par Marcel
Landowski.
L'annonce du concert sur les colonnes Morris déclencha la fureur du
directeur du conservatoire, Henri Rabaud, qui renvoya sur le champ le jeune
compositeur.
Il ne dut son salut qu'à l'intervention de son père, qui était
un confrère de Rabaud à l'Académie des Beaux-Arts.
On n'échappe pas à son destin, Marcel Landowski, qui s'est
battu dans sa jeunesse contre un académisme conservateur, continuera
le combat vingt ans plus tard contre un académisme d'avant-garde.
Il aura finalement eu peu de contacts avec son professeur de composition,
Henri Büsser, dont la conception "aimable" de la musique était
sans doute trop éloignée du mysticisme qui l'habitait déjà.
Ses études au conservatoire se termineront en janvier 1941, avec l'obtention
du prix Halfen pour son oratorio Rythmes du monde.
Cette œuvre, avec récitant était présentée
avec une réduction de piano.
Le récitant était Jean-Louis Barrault, la pianiste Jacqueline
Potier.
Marcel Landowski empoche le prix et par la même occasion la pianiste,
qui deviendra sa femme quelques mois plus tard. Le succès ne s'arrêtera
pas là.
Philippe Gaubert, alors président des Concerts Pasdeloup, programme
l'œuvre et la dirige avec toute sa fougue.
Arthur Honegger en fait une critique dithyrambique :
"On trouve dans cette œuvre un sentiment de grandeur rare à notre époque…"
Si l'on cherche une première influence stylistique, c'est celle d'Arthur
Honegger qui s'impose d'emblée.
L'impact du compositeur de Pacific 231 sur Marcel Landowski, est sensible
principalement dans ses premières œuvres.
L'Oratorio Rythmes du monde en témoigne, tant par le choix du genre
avec récitant que par l'écriture harmonique et le climat douloureux
de la musique.
Par la suite son langage évoluera et s'éloignera peu à peu
de son modèle.
Les principales œuvres écrites pendant la guerre sont une sonatine
pour piano dont il est facile de deviner la dédicataire, deux ballets,
un poème symphonique, Brumes, un oratorio, La quête sans fin,
et le concerto pour violoncelle et orchestre.
La fin de la guerre sera tragique pour la famille Landowski.
En 1944, Jean-Marc, le frère aîné, trouvera la mort près
de Lyon alors qu'il remontait victorieux avec l'armée de De Lattre
de Tassigny.
Nadine, la sœur aînée tant admirée qui était
entrée dans la résistance active mourra en clandestinité d'une
diphtérie mal soignée.
Mais 1944 sera aussi l'année de la naissance du premier enfant, Marc,
aujourd'hui professeur à la Faculté d'architecture de Bordeaux.
En 1946 Marcel Landowski écrira, en hommage à sa sœur,
l'oratorio "Edina".
Deux ans plus tard sera créé, sous la direction de son ami
Charles Bruck, la cantate Jésus es-tu là?, sur des poèmes
d'Anna Marc, pseudonyme de son épouse Jacqueline.
Enfin en 1949, c'est la création Salle Gaveau de sa première
symphonie, Jean de la Peur, par l'Orchestre Pasdeloup sous la direction d'Albert
Wolff.
En exergue de cette œuvre, dédiée à Pierre Monteux,
on trouve cette citation de Luc Dietrich : "Celui qui est si petit qu'il
ne conçoit même pas la crainte restera à jamais dans
la gaine de sa petitesse".
Depuis la fin de la guerre, Marcel Landowski travaillait à la composition
de son premier opéra Le Rire de Nils Halerius, légende lyrique
et chorégraphique en trois actes et trois tableaux, dont il avait écrit
le livret avec Gérard Caillet.
Nils Halerius, philosophe matérialiste, croit en l'inanité du
monde et demande à ses disciples de rire de sa propre mort, mais son âme
continuera d'exister à la recherche d'une nouvelle vie.
Cet opéra sera le premier d'un cycle de six qu'il regroupera sous
le titre général Les Chemins Cruels de l'Absolu et qui comprendra également
Le Fou, les Adieux, L'Opéra de Poussière, Montségur
et Galina.
Le langage de Marcel Landowski est fait pour la scène parce que sa
cohérence se fonde sur la transposition du geste en élément
de vocabulaire musical, ce qui l'amènera à déclarer
dans les années cinquante "Je ne crois pas à la musique
pure".
Le temps de composer un Concerto pour orchestre à cordes, percussions
et ondes Martenot, et ce sera, en 1956, la création à Nancy
d'un nouvel opéra, Le Fou dont il a également écrit
le livret.
Marcel Landowski en avait commencé l'écriture en 1948, dès
l'achèvement du Rire de Nils Halerius.
Il ne faut pas être surpris de voir la composition d'un opéra
s'étendre sur quatre, cinq ou même sept ans…
En effet, les compositeurs qui se lancent dans une telle aventure sont souvent
obligés de ralentir, voir d'interrompre provisoirement l'écriture
de leur opéra pour répondre à des commandes ponctuelles
d'œuvres symphoniques, de musique de chambre ou même de musiques
de films.
Marcel Landowski ne dérogera pas à cette règle.
Indépendamment de ses œuvres symphoniques, vocales ou de chambre,
il écrira, de la fin de la guerre au début des années
soixante, parallèlement à ses opéras, la musique d'environ
quatre-vingts dix films parmi lesquels on peut citer :
Quartier Chinois de René Sti, La Passante d'Henri Calef, Gigi et Chéri
de Jacqueline Audry, La Millième Fenêtre de Robert Ménégoz,
La Vie de Jésus de Marcel Gibaud et, pour finir en beauté,
un péplum avec doubles-croches de trompettes imposées, Les
Vierges de Rome, que Marcel Landowski décrivait comme "une invraisemblable
cavalcade d'amazones, femelles bien entendu, mais aux jambes curieusement
poilues et au menton presque bleu".
Cette activité de composition pour le cinéma, qui aura eu le
mérite de garantir à Marcel Landowski son indépendance,
s'arrêtera au début des années soixante avec la stabilité apportée
par ses premiers postes officiels.
Avec le recul, il est frappant de constater que toutes ces musiques de film
ne l'ont pas empêché d'écrire sans relâche son œuvre
symphonique et lyrique, alors que son activité dans le cadre du ministère
correspond à un arrêt total de dix ans de son travail de compositeur.
Le sacrifice de Marcel Landowski aura certes été profitable à l'ensemble
des musiciens français, mais il souligne un étrange paradoxe
de notre pays :
De nos jours, un compositeur qui n'écrit que pour le concert ou pour
l'opéra ne peut aspirer à vivre de ses droits d'auteurs.
Il est presque toujours obligé d'avoir un second métier.
Qu'il choisisse de diriger un conservatoire ou d'avoir des responsabilités
au ministère, et donc de passer la plus grande partie de ses journées à régler
des problèmes administratifs, présider des concours ou rencontrer
des parents d'élèves, le tout au détriment de son œuvre
et il aura la considération de tous.
Qu'il entreprenne, parallèlement à son activité de compositeur,
une activité de soliste ou de chef d'orchestre, et déjà cette
indépendance agacera ceux qui ne veulent concevoir le créateur
que dans sa dépendance à la subvention ou dans le cadre d'un
système éducatif.
Mais que le compositeur ait l'audace, pour gagner sa vie, de composer, certes
une autre musique, au service du cinéma, mais faite également
de notes, d'harmonies, de rythmes, d'orchestrations et il deviendra éminemment
suspect. Il aura pourtant appris beaucoup de cette discipline contraignante.
Ce qui a éloigné Marcel Landowski de la musique de film, ce
n'est pas le genre en lui-même, mais la pression constante du temps,
l'obligation d'écrire trop vite, au service d'images qui n'en valent
pas toujours la peine, et surtout le danger de calibrer sa pensée
en courts segments alors que son inspiration lyrique nécessitait de
grands souffles.
Le Fou sera créé en 1956 dans une mise en scène de Marcel
Lamy avec en soliste Jane Rhodes.
Marcel Landowski y pose le problème de la responsabilité de
l'homme de science qui livre à une société pétrie
de violence et d'intolérance des forces susceptibles de lui permettre
de s'autodétruire.
La partition comprend pour la première fois sur une scène des
moyens électro-acoustiques.
Dans la marche répétitive du Fou, on découvre le goût
du compositeur pour les moteurs rythmiques "alla Prokofiev" qui
seront omniprésents dans ses symphonies ou dans ses concertos.
Marcel Landowski a toujours revendiqué son attachement à la
musique russe et l'on ne peut manquer de remarquer les nombreuses analogies
entre le caractère de certaines de ses œuvres et celui, par exemple,
de la musique de Moussorgski : même goût du tragique, voire du
morbide, même recherche du paroxysme expressif dont Le Fou est un exemple
frappant.
Le Fou, dont a pu voir nombreuses productions, a été repris
début 2000 à l'opéra de Montpellier, peu de temps après
la disparition du compositeur. Marcel Landowski nous avait dit sa joie de
voir cette nouvelle production et tous ceux qui ont eu le privilège
d'y assister gardent le souvenir de la force qui émanait de la mise
en scène de Daniel Mesguich et de l'émotion des interprètes,
encore sous le choc de la perte que la musique française venait de
subir.
La création du Fou sera suivie en 1957 par celle de l'opéra
de poche Le Ventriloque, commandé par René Nicoly pour les
Jeunesses Musicales de France et qui fut interprétée plus de
cinq cents fois.
Après un Concerto pour basson et orchestre qui sera créé par
le grand Maurice Allard, Marcel Landowski entame l'écriture de deux
opéras, L'Opéra de Poussière et Les Adieux.
L'opéra Les Adieux sera créé en 1960 à l'Opéra-Comique
par Jeanne Rhode et Claude Nollier dans le rôle parlé, sous
la direction de Louis de Froment.
Marcel Landowski disait de cet opéra en un acte, d'une durée
de quarante minutes :
"J'ai essayé d'écrire une musique hors de toute anecdote,
pour chanter la vie intérieure. Je sais que c'est l'ouvrage qui m'a donné le
plus de mal".
Cet opéra a été repris pour la dernière fois
en 1995 à l'Opéra-Comique par l'Orchestre Symphonique Français
placé sous la direction de Cyril Diederich.
En 1960, Marcel Landowski est nommé directeur du conservatoire de
Boulogne-Billancourt, puis en 1961 à la Direction de la musique de
scène de la Comédie française.
Il achève alors l'Opéra de Poussière, dont il a écrit
le livret avec Gérard Caillet et qu'il va diriger en 1962 lors de
sa création au Festival d'Avignon.
L'histoire de Patrice, compositeur en butte à une société hostile
qui ne comprend pas son désir d'intégrité a un fort
parfum autobiographique.
Le suicide final du compositeur, qui décide le directeur du théâtre à monter
son opéra Orphée Enchaîné pour profiter de l'impact
publicitaire de cet événement, sera le point d'orgue de ce
conte moral proche de la satire.
Néanmoins je pense me faire l'interprète de mes confrères,
en remerciant à l'avance les directeurs de maisons d'opéras
contemporains de ne pas nous obliger à en arriver à de telles
extrémités, qui auraient pour fâcheuse conséquence
de réduire à "un" le nombre d'opéras par compositeur,
sans compter que certains gestionnaires verraient là l'occasion d'une économie
substantielle, ou certains confrères l'éventualité de
fauteuils vacants à l'Académie.
Entre 1960 et 1961, Marcel Landowski écrira également deux
poèmes symphoniques, L'Orage et Paysage, ainsi que Mouvement, pour
orchestre à cordes, Les Notes de Nuit, conte symphonique pour récitant
et orchestre, Chant de solitude, pour chœur féminin et orchestre,
Hymne pour orchestre et huit musiques de film.
Cet homme, à l'instar de son père qu'il admirait tant, n'arrêtait
pas de travailler.
Les deux années suivantes verront apparaître le Deuxième
concerto pour piano et orchestre, qui sera créé en 1964 par
Jacqueline Potier et l'Orchestre Philharmonique de l'ORTF dirigé par
Georges Tzipine et la deuxième symphonie qui sera créée
en 1965 par l'Orchestre National placé sous la direction de Charles
Münch.
Comme pour répondre à la vivacité et à la puissance
du concerto de piano et de la deuxième symphonie, Marcel Landowski
enchaîne presque immédiatement avec l'écriture d'une
troisième symphonie tout aussi passionnée, mais plus intérieure,
comprenant un impressionnant ostinato rythmique déjà évoqué précédemment.
En 1964 se produit un événement qui allait avoir des conséquences
importantes sur la vie du compositeur et sur l'organisation de la musique
en France : Marcel Landowski est nommé par André Malraux inspecteur
général de l'enseignement musical au ministère des affaires
culturelles. Il découvrit très vite l'absence d'un réel
pouvoir de l'inspection musicale du ministère sur les conservatoires,
qui étaient à l'époque tous municipaux.
De plus, les orchestres et les opéras ne rentraient pas dans son champ
de compétence.
Beaucoup se seraient découragés, ou auraient profité tranquillement
de la sécurité du statut d'inspecteur général.
Marcel Landowski voit l'opportunité de sortir la musique du marasme
dans laquelle elle se trouvait au début des années soixante.
Tous les musiciens se souviennent de la célèbre réplique
d'André Malraux qui, interpellé à la Chambre sur l'abandon
de toute politique musicale d'envergure, avait répondu : "On
ne m'a pas attendu pour ne rien faire pour la musique".
Et bien c'est ce même André Malraux qui, subjugué par
l'énergie et la détermination de Marcel Landowski, lui donnera
les moyens de bouleverser le paysage musical de notre pays et d'établir
de nouvelles structures sur lesquelles nous nous appuyons encore aujourd'hui.
Dès 1966, André Malraux créé une entité autonome
au ministère des affaires culturelles, "le Service de la musique",
qu'il confie à Marcel Landowski.
C'était une décision capitale car l'alternative à la
vision démocratique et pluraliste choisie, qui visait à créer
un tissu professionnel et amateur sur tout le territoire, était une
option presque exclusivement tournée vers la recherche et les techniques
nouvelles.
Le Service de la musique héritait de la responsabilité des
orchestres, des festivals et de l'enseignement, mais pas des opéras
ni de la radio.
Alors commencèrent les grandes polémiques, les déclarations
assassines et s'établit un violent antagonisme entre l'un des plus
célèbres des compositeurs dit d'avant-garde et celui qui, après
avoir été toute sa vie un rebelle, se voyait subitement taxé de
rétrograde parce qu'il n'obéissait pas au diktat de la modernité parisienne.
Marcel Landowski travaillera avec sept ministres différents, d'André Malraux à Michel
Guy et obtiendra enfin en 1968 la responsabilité des opéras,
ce qui lui permettra d'engager une audacieuse réforme des conventions
collectives de l'Opéra de Paris qui lui vaudra des menaces d'enlèvement
sur sa fille Manon, alors âgée de six ans.
Elle devra être protégée par la police pendant deux ans.
La musique n'adoucit pas les mœurs, tel sera le titre d'un livre de
ses mémoires, parues en 1990.
Fort heureusement, les seules menaces d'enlèvement qui pèsent
aujourd'hui sur Manon sont celles des producteurs de spectacles voulant engager
l'excellente chanteuse qu'elle est devenue.
Si l'on devait faire un bilan de l'activité de Marcel Landowski à la
Direction de la Musique jusqu'en 1975, il faudrait indiquer :
- Un plan de dix ans d'aide au développement musical
- La fondation, en 1967, de l'Orchestre de Paris
- La fondation des conservatoires de région, entités tripartites
dans lesquelles l'Etat retrouvait une responsabilité et un contrôle
- La fondation des orchestres de région, tels les orchestres de Lyon,
de Toulouse, des Pays de la Loire…
- La rénovation de l'Opéra de Paris
- La consolidation des théâtres lyriques de province
- La création de l'Opéra Studio
- La création du Festival d'Automne de Paris
Mais plus encore que cette succession de réalisations irréfutables,
nous lui devons le changement d'attitude des responsables politiques à l'égard
de la musique et des musiciens, leur prise de conscience de l'apport essentiel
que cet art peut et doit offrir à une communauté.
Sa fille aînée, Anne Schiffert, reprendra vingt ans plus tard
le flambeau en devenant la première représentante du monde
de la danse à prendre la responsabilité de la Direction de
la musique et de la danse.
1976, marque enfin le retour à la composition avec le Concerto pour
trompette, orchestre et éléments électro-acoustiques.
L'électro-acoustique introduite dans ce concerto est envisagée
comme une couleur supplémentaire.
Le raffinement du timbre, caractéristique d'une certaine tradition
française de Berlioz à Ravel, et dont Marcel Landowski a pleinement
hérité ses talents d'orchestrateur se trouve ainsi agrémenté de
sonorités nouvelles, conçues comme un enrichissement et non
pas comme une alternative au tissu orchestral.
En 1975, Marcel Landowski succède à son professeur Henri Büsser à l'Académie
des Beaux-Arts.
Il en deviendra le Secrétaire perpétuel en 1986, puis est élu
Chancelier de l'Institut en 1994.
Là encore son incroyable énergie fera merveille et donnera
le tournis à plus d'un académicien.
Lorsque Marcel Landowski reprend la composition après un si long silence,
se pose la question de l'évolution de son langage musical.
N'étant pas homme de rupture, les transformations de vocabulaire se
font toujours chez lui progressivement, ce qui les rend plus difficiles à percevoir
d'une œuvre à l'autre, d'autant qu'il compose beaucoup, sans
chercher à fondamentalement se renouveler dans chaque œuvre,
mais simplement à "faire" de la musique.
Que l'on ne se méprenne pas : il ne s'agit là ni de paresse,
ni d'un manque d'imagination, mais d'une philosophie de l'œuvre très éloignée
de la modernité, d'une démarche dont l'humilité est
la clé de voûte.
Entre 1937 - année de la première création importante
de l'auteur, et 1999 - année de la dernière, seule la forme
du langage musical de Marcel Landowski évoluera, non pas le fond.
Le premier élément de permanence, et incontestablement le plus
important, est son attachement à la tonalité, sans qu'elle
soit pour autant liée à une harmonie fonctionnelle.
Les accords sont donc librement enchaînés, le rythme harmonique
pouvant être si rapide qu'il donne l'illusion d'un système atonal,
mais sans jamais franchir la limite au-delà de laquelle le cerveau
n'opère plus d'autre différenciation des hauteurs que celle
du registre.
Plus fréquent encore sous sa plume est l'emploi de la pédale
harmonique qui installe, sous forme de tenue statique, une ou plusieurs notes
sur plusieurs mesures.
La densité harmonique elle-même peut varier d'un simple accord
parfait mineur à l'agrégat le plus complexe, constitué généralement
de deux tonalités superposées, ou plus souvent encore d'un
accord parfait enrichi de notes étrangères.
L'enchaînement se fait sans autre règle que l'instinct et la
recherche de la couleur appropriée au moment dramatique.
Il ne faut jamais oublier que Marcel Landowski est avant tout un musicien
de théâtre (même dans ses symphonies ou ses concertos)
et que la recherche de couleurs ou la volonté de contraste guident
bien souvent sa logique harmonique.
De 1976 à 1977 Marcel Landowski va écrire une œuvre majeure
:
La Messe de l'Aurore", commande de l'Orchestre de Paris pour son dixième
anniversaire.
Elle sera créée le 14 novembre 1977 sous la direction de Daniel
Barenboïm. Le compositeur l'a décrite comme "une grande
méditation sur ce symbole du poids qui attire vers le bas et de la
force qui élève".
Un enfant appelle, concerto pour soprano, violoncelle et orchestre, composé en
1978, sera créé le 9 janvier 1979 à Washington par ses
dédicataires, Mstislav Rostropovitch et Galina Vichnevskaïa.
Cette œuvre est née de l'amitié qui unit depuis de nombreuses
années ce couple légendaire de la musique et Marcel Landowski.
En 1979, Marcel Landowski est nommé vice-président du Théâtre
Musical de Paris-Châtelet, ce qui couronne son activité de directeur
des affaires culturelles de la Ville de Paris qu'il assumait depuis 1974.
Le 22 février 1980 voit la création à l'Opéra
Garnier du Fantôme de l'Opéra, ballet en deux actes de Roland
Petit. d'après l'œuvre de Gaston Leroux.
Le tissu symphonique du Fantôme de l'Opéra fait appel au grand
orchestre que viennent déchirer des effets sonores électro-acoustiques
pour la voix du Fantôme mais aussi pour la chute du grand lustre ainsi
que pour les hurlements du public et des musiciens.
L'atmosphère fantastique du livre de Gaston Leroux se prête
parfaitement à ce déferlement sonore.
Ce spécialiste de l'angoisse sous les dorures n'avait-il pas écrit également
le célèbre Fauteuil hanté, roman qui décrivait
la mort mystérieuse de tous les nouveaux élus à un certain
siège de l'Académie…
Voilà qui pourrait faire l'objet d'une intéressante œuvre
collective des compositeurs de notre section.
Après l'oratorio Le Pont de l'Espérance, créé en
1980 à Vaison-la-Romaine, deux œuvres se succéderont,
toutes deux dédiées à Mstislav Rostropovitch :
L'Horloge, poème symphonique créé en mars 1982 par l'Orchestre
National de France sous la direction du dédicataire et la cantate
opéra La Prison, récit musical pour soprano, violoncelle et
ensemble instrumental, pour laquelle il sera rejoint par son épouse
Galina Vichnevskaïa au Festival d'Aix en Provence 1983.
Entre-temps, Marcel Landowski aura retrouvé Roland Petit pour Les
Hauts de Hurlevent, créé par le ballet de l'Opéra de
Marseille en décembre 1982 au Théâtre des Champs-Élysées.
Le temps était venu pour Marcel Landowski de revenir à l'opéra.
Il le fera successivement avec un mini-opéra pour enfant La sorcière
du placard aux balais puis avec une œuvre maîtresse, Montségur.
Montségur traite du drame de l'intolérance, de l'éternelle
remontée du totalitarisme et du destin tragique d'une jeune femme.
Dès les premières mesures, on est saisi par la puissance et
par la violence de cette musique - Rarement une œuvre aura été autant
en totale opposition avec la silhouette de son créateur.
Créé à Toulouse en 1985 sous la direction de Michel
Plasson et dans une mise en scène de Nicolas Joël, Monségur
recevra le Prix de la meilleure création lyrique de l'année
avant d'être repris au Palais Garnier.
Les mélanges de percussions et de guitare électrique dans cet
opéra sont l'un des signes d'une évolution de l'écriture
orchestrale de Marcel Landowski et témoignent de l'apparition d'un
goût pour l'étrange et l'inhabituel.
On pourrait multiplier les exemples de l'invention instrumentale déployée
par Marcel Landowski dans ses derniers opus.
Curieusement cela ne s'accompagne pas d'une exubérance instrumentale
accrue, mais au contraire d'une raréfaction progressive de la matière
sonore.
Un coup d'œil sur la partition du Fou puis sur celle de Galina montre
bien ce trajet vers le dépouillement, voir l'austérité dans
une partition comme les Leçons de ténèbres.
Comme souvent, la maturité artistique conduit le compositeur à quintessencier
le discours musical au détriment d'une séduction plus immédiate.
On retrouve un cheminement similaire chez Fauré, Chostakovitch ou
Britten.
Enfin, et c'est sans doute le plus frappant, l'organisation formelle se modifie
: si dans les années cinquante Marcel Landowski fait encore appel à des
techniques classiques, (forme sonate dans la Première Symphonie, fugato
dans le Fou), il leur préféra peu à peu une construction
libre, plus "psychologique", proche du poème symphonique
post-romantique.
Héritier d'Honegger et d'une partie de l'école russe, Marcel
Landowski, à la recherche d'un chant intérieur, ne pouvait être
qu'en porte-à-faux avec la génération atonale des années
soixante.
Mais se retrouver en compagnie de Britten, Chostakovitch, Barber, Prokofiev
ou Poulenc n'a rien de déshonorant, bien au contraire, d'autant que
tous sont devenus des "classiques" du XXème siècle.
Alors que tant de compositeurs ont vu dans le refus constant du public la
preuve incontestable de leur génie, Marcel Landowski est de ceux qui
pensent que l'hermétisme n'est pas une réponse satisfaisante
en soi et que s'exprimer dans un langage accessible n'interdit ni l'audace
ni l'originalité.
L'insatiable compositeur a désormais décidé qu'aucune
charge ne l'écarterait de la création.
Son élection comme secrétaire perpétuel de l'Académie
des Beaux-Arts, fonction qu'il va assumer avec une énergie farouche,ne
l'empêchera pas d'écrire un nouvel opéra, La Vieille
Maison, suivi d'une une quatrième symphonie, créée par
l'orchestre National de France sous la direction de Georges Prêtre.
Marcel Landowski a toujours été ouvert aux jeunes compositeurs
et il a défendu avec obstination ceux qui lui semblaient apporter
une vérité expressive à la musique contemporaine.
C'est ainsi qu'il s'est enthousiasmé pour les musiques de Philippe
Hersant ou de Jean-Louis Florentz et qu'il a soutenu de très jeunes
compositeurs, parmi lesquels Guillaume Connesson, qui aura la lourde tâche
d'orchestrer la toute dernière œuvre composée, dont seul
le piano-chant était achevé.
En 1991, Marcel Landowski fonde l'association "Musique Nouvelle en Liberté".
Destinée à favoriser l'intégration d'œuvres nouvelles
dans les programmes des orchestres, cette structure, dirigée Benoit
Duteurtre, s'est révélée un partenaire incontournable
de la création contemporaine.
Se fondant sur des principes d'automaticité, qui écartent toute
tentation partisane, l'association "Musique Nouvelle en Liberté" soutient
ainsi des compositeurs de toutes tendances.
Il est amusant à ce propos de constater que, si les œuvres des
compositeurs de l'Ircam ont souvent bénéficié du soutien
de cette association, l'inverse ne s'est jamais vérifié et
l'on pourra attendre encore longtemps avant d'entendre la musique de Marcel
Landowski à Beaubourg.
Après Les Leçons de Ténèbres pour chœur
mixte, solistes, violoncelle et orchestre et une symphonie concertante pour
orgue et orchestre, créée par Philippe Bender, Jacques Taddei
et l'Orchestre de Cannes-Côte d'Azur, commence l'écriture de
l'ultime opéra : Galina.
Après avoir lu l'autobiographie de la soprano Galina Vichnevskaïa,
Marcel Landowski décide d'en faire un d'opéra.
Sans rien n'en dire au couple Rostropovitch, il prépare un découpage, établit
un projet de livret et le fait traduire en russe.
On imagine sans peine la surprise de ses amis, leur joie, mais aussi l'angoisse
de voir rappeler les moments les plus pénibles de leur vie.
Galina sera créé en 1996 à l'Opéra de Lyon, sous
la direction de John Nelson, dans une mise en scène d'Alexandre Tarta
et de Stéphan Grogler.
Entre temps, Marcel Landowski, devenu Chancelier de l'Institut aura également
pris la présidence des Editions Salabert, l'un des fleurons de l'édition
française.
On pourrait croire que ce jeune homme de plus de quatre-vingts ans, qui a
déjà vécu trois vies à lui tout seul, ralentisse
quelque peu son rythme de travail.
Ce serait mal le connaître.
Il écrit encore différentes œuvres de musique de chambre,
Un Chant, poème concertant pour violoncelle et orchestre, A Sainte
Dévote, créé l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
et Jean-Claude Casadesus, l'Ouverture pour un opéra imaginaire, ainsi
qu'un Deuxième concerto pour flûte et orchestre.
Pour Marielle Nordmann et Patrice Fontanarosa, Marcel Landowski compose en
1998 Velléda et le cœur de chêne, dont nous entendrons
dans un instant le premier mouvement Sur la grève de Kéritry.
La cinquième symphonie, créée en novembre 1998 à la
Salle Pleyel par l'Ensemble Orchestral placé sous la direction de
John Nelson, sera la dernière œuvre achevée de cet infatigable
musicien.
Malgré la maladie, Marcel Landowski trouve la force d'écrire
le piano-chant de son ultime partition : "Le Mystère de la Création",
qui sera donné en 2000 à Reutlingen quelques mois après
la disparition du compositeur, dans l'orchestration de Guillaume Connesson.
Marcel Landowski aura été l'homme des paradoxes :
Il aimait par-dessus tout composer et pourtant il a accepté une charge
qui allait, en pleine force de l'âge, l'éloigner de la création
pendant dix longues années.
Il était un homme courtois et affable, mais la Direction de la musique
a résonné de ses colères lorsque le ministère
des finances cherchait à rogner son budget.
Il refusait toute explication sur sa musique et pourtant la quasi-totalité de
son œuvre revendiquait un fondement humaniste et philosophique.
Il a, pour exprimer une recherche métaphysique, utilisé un
langage expressionniste et théâtral.
Il a enfin, au travers de ses différentes responsabilités et
de ses œuvres, incarné une certaine idée du classicisme
alors qu'il était fondamentalement un esprit libre et un agitateur.
Un jour de décembre 1999, j'ai reçu un dernier appel téléphonique
de Marcel Landowski.
Il s'enquérait de savoir comment il pouvait m'aider pour assurer une
production scénique de l'opéra dont je lui avais fait entendre
les premiers enregistrements.
C'est le souvenir le plus émouvant que je garde de lui :
Celui d'un grand artiste qui, jusqu'à la limite de ses forces, aura
cherché à aider ses contemporains.
Laurent Petitgirard
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L.Petitgirard
- Sonia Petrovna, son épouse - Arnaud d'Hauterives |
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L.Petitgirard
- Tristan Petitgirard - Florence Darel - Pierre
Schœndœrffer |
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with
Jean-Philippe Collard |
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